La vie de l’Abbé Ruivet

Voici une chronique citoyenne, écrite par notre ami Gilles Marand.

Dans d’autres articles nous nous intéresserons aussi à l’hôpital de Meximieux et à l’ancien petit séminaire, mais au préalable il est indispensable de nous attarder sur celui qui les a fondés, l’Abbé Ruivet; apportant au fil du temps à Meximieux une notoriété régionale et internationale,  en contribuant largement à l’essor à long terme de la commune.

De Meximieux sont sortis de nombreux ecclésiastiques, partis pour certains aux missions, devenus ensuite évêques au Japon, en Afrique et aux Amériques

L'AUTEUR: Gilles Marand

Conseiller municipal et engagé dans le monde associatif depuis de longues années, Gilles est aussi un féru d’histoire et collectionneur de photos et de livres anciens de notre région.

Claude Joseph Ruivet 

est né le 8 décembre 1767 à Meximieux. Fils d’un modeste cordonnier tenant échoppe dans le centre du village, il entre dans une famille très pieuse. Il est baptisé le lendemain de sa naissance en l’église Saint Apollinaire. A quelque temps de là, le destin lui fait perdre sa mère. Ce malheur décide son oncle paternel, le Chanoine Pierre-Georges, à se charger de son éducation ; il l’envoie étudier au collège de Nantua tenu par les prêtres missionnaires de Saint Joseph, adeptes des principes jansénistes. C’est à partir de ce moment que va commencer pour le jeune Ruivet un parcours chaotique et mouvementé. A Nantua l’élève est appliqué et ses résultats brillants mais, sur l’insistance de l’oncle Georges pour le sortir des griffes d’un mouvement sectaire, il est présenté à la Tonsure à Lyon à l’âge de treize ans le 3 février 1780.  Il entre chez les Lazaristes au collège de Mornant, puis au séminaire Saint Irénée à Lyon tenu par les pieux et savants Sulpiciens pour deux ans d’études philosophiques en 1784 et 1785. Enfin comme c’est la règle à l’époque pour les séminaristes aspirant au sacerdoce dans le diocèse de Lyon, il est contraint à faire une année au séminaire des Oratoriens de Saint Charles, fief des jansénistes Lyonnais. Mais Ruivet est profondément catholique et cela va mal se passer pour celui qui réfute la doctrine de cette obédience sectaire. A la fin de son temps d’étude, farouchement attaché au respect scrupuleux des Saints Evangiles, il refuse de soutenir sa thèse au motif que le thème imposé fait l’éloge du jansénisme. Menacé par le vicaire général Malvin d’être chassé, il va finalement s’incliner. Fin tacticien, il va provoquer l’ire de l’évêque en prenant la théorie Janséniste à contre-pied sur un de ses fondements : en dissertant sur l’impossibilité d’exécuter les commandements de Dieu sans la grâce. Encore une preuve du caractère affirmé et de la détermination de Ruivet qui vont l’accompagner tout au long de sa vie et même plus tard quand il sera conduit en prison.

Retardé pour le sacerdoce à cause de son attachement aux principes catholiques, il ne fût nommé sous-diacre que le 8 mars 1790, puis diacre le 18 décembre de la même année. Mais de graves événements secouent Paris, l’Assemblée Nationale décrète la Constitution civile du clergé, les prêtres et évêques doivent individuellement prêter serment à la nouvelle constitution qui ne reconnait pas le Pape, nombre d’entre eux refuseront et seront pourchassés. Peu après, Mgr de Marboeuf l’archevêque de Lyon refuse lui aussi de reconnaître la constitution civile du clergé et s’exile en Suisse. Ruivet qui n’est pas ordonné n’est pas concerné mais il veut l’être en sachant que ce n’est pas possible en France s’il ne prête pas serment aux révolutionnaires. Il en faut plus pour l’arrêter. A 24 ans à peine, il part à pied pour Genève déguisé en garde national mais sans armes, et de là en suivant les bords du lac gravit les vignobles de Lausanne pour rejoindre Fribourg. Il est ordonné prêtre par l’évêque réfugié en Suisse le 18 décembre 1791 puis rentre en France et revient à Meximieux au moment où bien d’autres curés tentent de passer à l’étranger pour fuir les persécutions.

Il est nommé à la cure annexe de Loyes le 6 janvier 1792, comme vicaire. Les difficultés ne tardent pas à surgir. C’est rapidement la guerre avec les autorités de Loyes et une partie de la population. Le Vicaire n’accepte pas une dérogation pour marier deux cousins germains, il refuse de lire à la messe du dimanche de carême le texte transmis par l’évêché de l’Ain. Le vicaire est convoqué devant les officiers municipaux révolutionnaires pour explication. De nombreux habitants partisans du schisme envahissent la maison commune et menacent de le projeter par la fenêtre ; certains veulent pendre le curé à la lanterne ! On pourrait dire que le vicaire est ensuite exfiltré, muté à la cure du Montellier qui désespère de ne plus avoir de prêtre.

 

Béraud, le maire du Montellier est trop content et accepte même que son curé refuse de prêter serment. L’évêque, informé de ce fait par des habitants, dénonce le maire au procureur général syndic du département – Gauthier Des Orcières – qui lance un mandat d’arrêt contre lui. Le 21 mars, deux gendarmes à cheval de Montluel viennent arrêter Ruivet qui est conduit à Meximieux puis à Montluel et finalement à la prison de Bourg En Bresse. Le 18 nvier 1793 le curé contestataire qui assure lui-même sa défense est jugé. Il est acquitté au grand dam du Procureur Général qui, mécontent du verdict, le fait maintenir en détention et l’envoie à la prison de Lons Le Saunier. A nouveau jugé et cette fois encore acquitté, après des mois de détention, il est rendu à la liberté. Il termine cette terrible année 1793 en allant porter aux familles de l’Ain les secours religieux, formule édulcorée signifiant qu’il disait des messes et baptisait des enfants en cachette dans des fermes.

Nommé vicaire général en mars 1794, il profite de l’autonomie qui lui est accordée pour organiser tout un système d’évangélisation dans les paroisses. Pendant la seconde Terreur, de 1796 à 1800, malgré les risques, il poursuit son action de recrutement de jeunes chrétiens pour le sacerdoce en réunissant de petits groupes à Bény pour leur dispenser des cours. En 1800 il décide de les rassembler à Marboz, et enfin, en 1802, dans sa ville natale où quelques élèves sont groupés au château de Meximieux, accueillis par les propriétaires des lieux. Il est bien modeste ce petit séminaire à son ouverture, mais le don d’une grande propriété en contrebas du château va être le déclencheur qui va favoriser le destin.

Claude Joseph Ruivet, cet homme déterminé et attaché à sa foi n’a jamais reculé devant les difficultés. Il serait qualifié de nos jours d’entrepreneur, car il a su trouver les moyens pour mener à bien ses projets même les plus fous, parfois en contournant habilement les difficultés parfois en leur faisant front. Il a marqué l’histoire de Meximieux avec ce petit séminaire qu’il a créé à l’âge de trente-deux ans et qui a existé près de deux siècles. C’est lui aussi qui a créé et développé l’Hôpital de Meximieux justement nommé J.C. RUIVET. Il a su s’entourer de gens compétents et il a formé de nombreux hommes d’église qui à sa suite ont développé l’institution qu’il avait créée. Au cours de sa vie, lui qui était né dans une famille modeste, a reçu de nombreux dons et héritages en terres, bois, maisons et numéraires de la part de personnes reconnaissantes pour son dévouement à la cause catholique. Il n’a rien gardé, il a tout donné à son tour, il a même fait don de la totalité du séminaire au diocèse de l’Ain en 1822 alors qu’il en était le seul propriétaire, tout en continuant à le gérer. Le vicaire général Ruivet est mort le 26 mars 1839, et repose au cimetière de Belley dans un tombeau surmonté d’un gisant le représentant.

La vie de Claude Joseph Ruivet est un véritable roman, et ce résumé de quelques lignes est bien insuffisant pour pouvoir la raconter. Pour découvrir cette passionnante histoire, nous recommandons l’ouvrage de 275 pages intitulé Vie de l’Abbé Ruivet, écrit par le Chanoine Théloz de Loyes, publié aux éditions Tequi à Paris en 1899.

Deux représentations du curé Ruivet sont connues. L’une est une gravure présente dans le livre retraçant sa vie, l’autre est un dessin très ancien sur carton, de grande taille, exposé dans un couloir au rez-de-chaussée de l’hôpital.

Sources: le livre du Chanoine Théloz, et les photos de l’hôpital de la collection personnelle de cartes postales de G.Marand.